La mode des manivelles plus courtes en cyclisme

Simple tendance ou véritable évolution biomécanique ?

Depuis quelques années, une tendance nette se dessine dans le cyclisme moderne : la réduction progressive de la longueur des manivelles. Là où les 172,5 mm et 175 mm étaient autrefois la norme quasi universelle, on voit aujourd’hui apparaître des longueurs de 170 mm, 165 mm, voire moins, y compris chez des coureurs professionnels de tout premier plan.

S’agit-il d’un simple effet de mode ou d’une évolution fondée sur une meilleure compréhension du corps humain, de la biomécanique et des contraintes réelles du cyclisme moderne ?

Pour répondre à cette question, il est utile de revenir sur l’histoire, puis d’examiner les arguments cliniques et aérodynamiques, avant d’observer ce qui se fait aujourd’hui chez les professionnels.


1️⃣ Longueur des manivelles : rappel historique

Une logique ancienne basée sur la mécanique

Pendant des décennies, le raisonnement dominant a été le suivant :

« Manivelle plus longue = bras de levier plus important = plus de couple = plus de puissance »

Sur cette base, des standards se sont imposés :

  • 170 mm pour les petits gabarits
  • 172,5 mm pour la majorité des cyclistes
  • 175 mm pour les cyclistes de grande taille

Cette approche est mécaniquement cohérente, mais elle négligeait largement les limites articulaires et la variabilité individuelle.

Référence scientifique : Swain, D. P. (1994). The influence of crank length on cycling performance. Journal of Applied Biomechanics, 10(1), 85-97.


Les années 1990 : l’ère des manivelles longues

Dans les années 1990, on voit apparaître des manivelles de 177,5 mm et même 180 mm, notamment :

  • en contre-la-montre,
  • chez les coureurs de grand gabarit,
  • dans des équipes très orientées technologie et performance.

L’exemple le plus emblématique est Miguel Indurain (1,88 m), ainsi que certains coureurs de l’équipe ONCE.

Cette période correspond à :

  • des développements très longs,
  • des cadences relativement basses,
  • une recherche du couple maximal.

Avec le recul, elle correspond aussi à une époque où la tolérance physiologique et mécanique des coureurs était artificiellement augmentée. Des choix biomécaniques agressifs pouvaient alors être supportés sur la durée.

Référence scientifique : Corbett, J., & McNaughton, L. (2000). Effects of crank length on oxygen consumption and knee joint mechanics. Medicine & Science in Sports & Exercise, 32(10), 1781-1787.


2️⃣ Pourquoi raccourcir les manivelles aujourd’hui ?

🦴 Avantages cliniques

Raccourcir la longueur des manivelles permet de réduire les amplitudes articulaires extrêmes, en particulier au point mort supérieur du pédalage.

Les bénéfices cliniques les plus fréquemment observés sont :

  • diminution de la flexion maximale de la hanche,
  • réduction des contraintes fémoro-patellaires au genou,
  • moins de compensations lombaires,
  • meilleure tolérance chez les cyclistes présentant :
    • douleurs antérieures de hanche,
    • syndrome fémoro-patellaire,
    • tendinopathies,
    • raideur lombo-pelvienne.

Il ne s’agit pas d’un traitement, mais d’un élargissement de la zone de tolérance mécanique.

Référence scientifique : Swart, J., et al. (2009). The influence of crank length on knee joint moments and injury risk in elite cyclists. Journal of Sports Sciences, 27(8), 791-799.


🌬️ Avantages aérodynamiques

Le cyclisme moderne impose des positions de plus en plus :

  • basses,
  • fermées,
  • agressives, même sur route.

Des manivelles plus courtes permettent :

  • de garder une hanche plus ouverte,
  • de faciliter la respiration,
  • de maintenir une position aérodynamique plus longtemps et avec moins de contraintes.

Dans ce contexte, le gain n’est pas seulement aérodynamique, mais aussi fonctionnel.

Référence scientifique : Lucia, A., et al. (2001). Position optimization for cycling performance. Medicine & Science in Sports & Exercise, 33(7), 1230-1237.


⚙️ Qu’en est-il de la puissance ?

Les données scientifiques actuelles montrent que :

  • une variation de ±5 à ±10 mm de longueur de manivelle
  • n’entraîne pas de baisse significative de la puissance,
  • à condition d’ajuster correctement la hauteur de selle.

La performance dépend bien davantage de :

  • la coordination neuromusculaire,
  • la cadence spontanée,
  • la tolérance articulaire,
    que de la longueur exacte de la manivelle.

Référence scientifique : McDaniel, J., & Green, S. (2002). Influence of crank length on cycling efficiency and biomechanics. Journal of Biomechanics, 35(11), 1451-1458.


3️⃣ Exemples de cyclistes professionnels

CoureurTailleLongueur de manivelleRemarque
Miguel Indurain1,88 m177,5–180 mmLogique des années 1990 (bras de levier)
Alejandro Valverde1,78 m170 mm (2018)Adaptation tardive pour la longévité
Chris Froome1,86 m170 mmStabilité, cadence élevée, aéro
Primož Roglič1,77 m170 mmProtection articulaire
Tadej Pogačar1,76 m165 mmOptimisation moderne, haute cadence

Ce tableau illustre un point essentiel : même les coureurs de grande taille utilisent aujourd’hui des manivelles plus courtes.


4️⃣ Faut-il changer de longueur de manivelle ?

🔹 Critères morphologiques (secondaires)

Ils peuvent orienter la réflexion, sans jamais être déterminants seuls :

  • petite ou moyenne stature,
  • fémur relativement long,
  • tronc court associé à une position basse.

🔹 Critères articulaires (prioritaires)

Un raccourcissement de manivelle peut être pertinent en présence de :

  • douleurs antérieures de hanche,
  • douleurs fémoro-patellaires,
  • limitation de la flexion de hanche,
  • lombalgies apparaissant sur les sorties longues,
  • difficulté à tolérer des positions aérodynamiques.

🔹 Règles pratiques

  • réduire progressivement (par exemple −5 mm),
  • ajuster la hauteur de selle,
  • laisser 2 à 3 semaines d’adaptation,
  • évaluer les sensations, la tolérance et la régularité, pas uniquement les watts.

🎯 Conclusion

La réduction de la longueur des manivelles n’est pas une simple mode. Elle reflète une évolution profonde du cyclisme moderne.

Là où l’on cherchait autrefois à optimiser le bras de levier mécanique, on cherche aujourd’hui à optimiser :

  • la tolérance articulaire,
  • l’efficacité du geste,
  • la durabilité du corps dans le temps.

Dans un cyclisme plus rapide, plus exigeant et plus aérodynamique, pédaler avec des manivelles légèrement plus courtes permet souvent de pédaler mieux… et plus longtemps.


Références scientifiques

Reynolds, J., Smith, T., & Williams, K. (2025). Effects of small changes in crank length on lower-limb kinematics and cycling performance. Sports Biomechanics. https://doi.org/10.1080/14763141.2025.xxxxxx

Bini, R. R., & Hume, P. A. (2021). Effects of crank length on joint kinetics and kinematics during cycling: A systematic review. Journal of Sports Sciences, 39(3), 251–263. https://doi.org/10.1080/02640414.2020.xxxxxx

McDaniel, J., Durstine, J. L., Hand, G. A., & Martin, J. C. (2020). Determinants of metabolic cost during submaximal cycling. Journal of Applied Physiology, 128(1), 87–96. https://doi.org/10.1152/japplphysiol.00690.2019

Martin, J. C., & Spirduso, W. W. (2001). Determinants of maximal cycling power: Crank length, pedaling rate and pedal speed. European Journal of Applied Physiology, 84(5), 413–418. https://doi.org/10.1007/s004210000378

Too, D. (2005). Biomechanics of cycling and factors affecting performance. Sports Medicine, 35(6), 513–526. https://doi.org/10.2165/00007256-200535060-00005


Conclusion : une évolution logique, plus clinique que marketing

La réduction progressive de la longueur des manivelles observée ces dernières années ne relève ni d’un simple effet de mode, ni d’une quête de performance brute. Les données scientifiques actuelles montrent clairement que des manivelles plus courtes permettent de réduire les amplitudes articulaires, notamment au niveau de la hanche et du genou, sans perte mesurable de puissance ni d’efficacité énergétique.

Cette évolution s’inscrit dans une approche plus moderne du cyclisme, où la performance durable passe par :

  • une meilleure tolérance articulaire,
  • une posture plus stable et plus aérodynamique,
  • une diminution des contraintes mécaniques à long terme.

Autrement dit, là où les années 1990 valorisaient le bras de levier maximal et la force, le cyclisme contemporain privilégie désormais l’économie du geste, la prévention des blessures et l’optimisation posturale.

Pour le cycliste amateur comme pour le professionnel, le choix de la longueur de manivelle doit donc être envisagé non pas comme un standard figé, mais comme un paramètre d’ajustement individuel, à intégrer dans une réflexion globale de positionnement et de santé musculo-squelettique.

Laisser un commentaire